L'inventaire du château d'Hyères (1423)

Le 28 mars 1423, un commissaire du roi fait le tour du château d'Hyères et note tout ce qu'il contient : des bombardes dans la chapelle, un arsenal dans la grande tour, un tonnelet de verjus à la réserve, et un moulin à sang que les archéologues ont peut-être retrouvé en 2024. Huit ans plus tard, on refait la visite pour compter ce qui manque.

Ouverture de l'acte de remise du château à Guillaume du Val, 26 septembre 1431, qui recopie l'inventaire de 1423
Ouverture de l'acte de remise du château à Guillaume du Val, 26 septembre 1431, qui recopie l'inventaire de 1423. Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, liasse B 1191, vue 0003.

Enquête en cours : cette page évolue encore au fil des recherches en archives.

Sources et archives
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B (Cour des comptes), liasse B 1191, vues 0003 à 0008 : acte de remise du château d'Hyères à Guillaume du Val, 26 septembre 1431, en latin, dans lequel est recopié mot pour mot l'inventaire d'entrée d'Arnaud de Villeneuve, seigneur de Trans, daté du 28 mars 1423, en provençal. L'inventaire occupe les vues 0004 à 0007, la liste des manques de 1431 les vues 0007 et 0008. Cahier de papier de cinq feuillets, connu par un microfilm en noir et blanc : les clichés reproduits ici en sont tirés. Quelques noms d'objets gardent une lecture ou un sens douteux, et le préambule latin comme la signature du notaire gardent des passages illisibles. L'acte a été publié en 1894 par Maurice Raimbault (Revue des langues romanes, t. 37, p. 302-318) : nos lectures ont été revues sur cette édition, et sur les clichés, en septembre 2026.

Le 28 mars 1423 est le dimanche des Rameaux, une semaine avant Pâques. Ce jour-là, maître Jean Crote, notaire envoyé par le roi, monte au château d'Hyères. Un homme nommé Jean Anssart doit y remettre la place au nouveau châtelain, Arnaud de Villeneuve, seigneur de Trans, et Crote est là pour dresser la liste de tout ce qu'elle contient.

On peut imaginer qu'Anssart a d'abord accueilli ses visiteurs à la cuisine, autour d'un pichet de vin tiré du cellier et du pain cuit au four du château. Pas de viande en Carême, mais du poisson : peut-être un poisson grillé, relevé d'un filet de verjus tiré du tonnelet de la réserve. La collation finie, le commissaire commence son tour par la pièce où tout le monde se trouve : la cuisine. Puis il passe dans les autres pièces, une après l'autre, et note tout : les marmites, les draps des lits, les arbalètes de la grande tour, les jarres d'huile, et même le pétrin.

Huit ans plus tard, le 26 septembre 1431, Arnaud de Villeneuve est remplacé. Deux comptables du roi reprennent la liste de 1423, refont la visite, et notent ce qui manque. C'est grâce à eux que la liste nous est parvenue : ils l'ont recopiée en entier dans l'acte de 1431.

Du château, il ne reste aujourd'hui que des ruines au sommet de la colline. Mais grâce à cette copie, on peut encore découvrir les pièces telles qu'elles étaient en 1423.

Un château du roi, tenu par un châtelain

Le château d'Hyères appartient au comte de Provence, qui est aussi roi de Sicile : à cette date, Louis III d'Anjou. Le roi n'y habite pas. Il le confie à un châtelain, qu'il nomme et révoque à sa guise, et qui en est responsable sur ses propres deniers. Son rôle est de garder la place et de la défendre. L'arrivée d'un nouveau châtelain donne lieu à un inventaire : il signe pour ce qu'il reçoit, et il devra le rendre. La frise des châtelains d'Hyères raconte cette succession sur trois siècles.

L'inventaire est écrit en provençal, la langue parlée alors à Hyères. Seul l'acte de 1431 qui l'entoure est en latin, la langue des notaires. Le provençal de 1423 reste aisément compréhensible aujourd'hui, surtout si on le lit à voix haute :

Les quatre premières lignes de l'inventaire : « Sest lo inventari de las cauzas que Johan Anssart dona en lo fortalici d'Aras laissadas a mossen de Trans castellan novellament ordenat de la dicha fortalessa… »
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, liasse B 1191, vue 0003
Provençal, 1423

« Sest lo inventari de las cauzas que Johan Anssart dona en lo fortalici d'Aras laissadas a mossen de Trans castellan novellament ordenat de la dicha fortalessa »

Traduction

« C'est l'inventaire des choses que Jean Anssart remet dans la forteresse d'Hyères, et qui sont laissées à monseigneur de Trans, châtelain nouvellement nommé de ladite forteresse. »

Jean Anssart n'a aucun titre. Le nouveau châtelain, lui, est mossen, « monseigneur » : chevalier, seigneur de Trans et frère d'un chambellan du roi (haut responsable de la cour). Même les témoins de 1431, dont les deux syndics de la ville, sont qualifiés de nobles. Anssart n'a qu'un prénom et un nom. C'est pourtant lui qui commandait la place avant Arnaud, et il y disposait de sa propre chambre, que l'inventaire passe en revue comme le reste. Il y vivait sobrement : un petit lit, sept coffres pour ses affaires, six outils de fer et trois grands boucliers.

Quant au notaire Jean Crote, on le retrouve huit ans plus tard : en 1431, c'est lui qui revient comme comptable du roi pour vérifier la liste qu'il avait dressée huit ans plus tôt.

La cuisine

La fuganha, la cuisine, est le coin le plus encombré du château.

Fin de la rubrique de la cuisine : « Item una paleta de girar e tornar peysson… Item j molin a mostarda. Item sobre la dicha fuganha j matalas tal qual »
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, liasse B 1191, vue 0004
Provençal, 1423

« Primo en la fuganha j pot de metalh apellat mal net. […] Item ij payrols tals quals. Item una petita payrola. Item una sartayna de fere. Item una grant grasilha. Item una petita grasilha. Item j culhier de fere. Item una paleta de girar e tornar peysson. Item ij granz astes de fere. […] Item iij mortiers de peyra. Item j molin a mostarda. Item sobre la dicha fuganha j matalas tal qual. »

Traduction

« D'abord, dans la cuisine, un pot de métal appelé mal net. […] Deux chaudrons, tels quels. Un petit chaudron. Une poêle de fer. Un grand gril. Un petit gril. Une cuillère de fer. Une spatule pour tourner et retourner le poisson. Deux grandes broches de fer. […] Trois mortiers de pierre. Un moulin à moutarde. Et au-dessus de ladite cuisine, un matelas, tel quel. »

Le pot de métal ouvre la liste. C'est un objet de prix : les notaires de l'époque, attentifs à la valeur des choses, notent surtout ce qui est en métal. Celui-ci porte même un nom, mal net, qui veut dire « malpropre ». Un surnom de cuisine ? Le nom d'un ancien propriétaire ? On ne sait pas. Deux autres marmites de métal le suivent.

On grille du poisson dans cette cuisine, on y fait tourner la viande à la broche, on y pile au mortier, on y moud la moutarde. L'historien Pascal Herbeth a dépouillé quarante-neuf inventaires de maisons provençales, dressés entre 1297 et 1445 : il n'y a relevé qu'une seule spatule à poisson. Ce n'est pas l'objet qui est rare, c'est qu'on le note. Maître Crote, lui, la note avec soin, « pour tourner et retourner le poisson » : un clin d'œil à la collation qu'on vient de lui servir ?

Au-dessus de la cuisine, quelqu'un dort, sur un matelas que le commissaire qualifie de tal qual, « tel quel », c'est-à-dire usé. La formule revient sans cesse dans l'inventaire, avec sa compagne de pauc de valor, « de peu de valeur ».

Une spatule rarement notée
Source secondaire

Pascal Herbeth, « Les ustensiles de cuisine en Provence médiévale (XIIIe-XVe siècles) », Médiévales, n° 5, 1983, p. 89-93. L'enquête porte sur quarante-neuf inventaires de maisons de Marseille et de Basse Provence, et relève la « curieuse absence de palettes pour tourner la friture » : une seule paleta, dans une boutique marseillaise de 1297. Le château d'Hyères n'entre pas dans ce corpus. B 1191, vue 0004.

En savoir plus : à table au château

L'inventaire permet de reconstituer le menu de la garnison. Le pain se faisait sur place : du blé au grenier, des cribles pour le nettoyer, un moulin pour le moudre, un pétrin pour la pâte et un four. La viande était surtout salée, pour se conserver des mois, et le sel était gardé dans une cuve. Le poisson tenait une grande place : une cuve à saler le poisson, et une spatule pour le retourner sur le gril.

On cuisinait à l'huile, stockée en jarres, on relevait les plats à la moutarde, moulue sur place, ou au verjus, et on pilait au mortier. On buvait du vin, tiré des tonneaux du cellier et porté dans des cruches, et on gardait un tonneau de vinaigre.

À table, on mangeait dans des écuelles (des bols creux, pour la soupe et le ragoût) et des plats d'étain, un métal gris qui ressemble à l'argent sans en avoir le prix. On buvait dans des pichets du même métal. Les aiguières sont des cruches pour verser l'eau sur les mains, avant et après le repas. Les toalhas sont des nappes ou des serviettes, et les longieras de longues serviettes pour s'essuyer les mains.

Cent ans plus tôt, un devis de réparations

Un siècle plus tôt, un envoyé du roi avait déjà inspecté la forteresse. En 1323, le trésorier Robert de Milet parcourt la côte de Provence et s'arrête à Hyères. Son devis de réparations décrit déjà une entrée à deux portes, une tour où l'on rangeait autrefois les armes, une grande tour maîtresse plus haute que toutes les autres, une chapelle, trois chambres et une cuisine. Il prévoit dix hommes de garde et de quoi manger pour tenir un siège de trois mois.

En 1423, on retrouve les mêmes lieux un siècle plus tard, mais cette fois le commissaire s'intéresse à ce qui se trouve à l'intérieur, et non à l'état des murs.

La salle, la chapelle et ses canons

La sala est la grande pièce commune. On y trouve deux grands caffuosz, un mot qu'on ne sait pas traduire, deux tables à manger, quatre tabourets et quatre bancs, une pelle de fer à manche, une grande barre de fer pour peser à la romaine (une balance à contrepoids), et six lances, dont trois seulement ont leur fer.

Dans la chapelle, l'inventaire ne note ni autel ni chandeliers, mais des armes :

Rubrique « En la capella » : « Primo una petita campana de metalh. Item iij petitas bombardas de fere. Item una leva per tirar albaresta. Item una bota a tenir vin aygre. Item una cayssa vielha an clau o an sralha. »
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, liasse B 1191, vue 0004
Provençal, 1423

« En la capella. Primo una petita campana de metalh. Item iij petitas bombardas de fere. Item una leva per tirar albaresta. Item una bota a tenir vin aygre. Item una cayssa vielha an clau o an sralha. »

Traduction

« Dans la chapelle. D'abord une petite cloche de métal. Trois petites bombardes de fer. Un levier pour tendre l'arbalète. Un tonneau pour garder le vinaigre. Un vieux coffre avec clé ou serrure. »

Les bombardes sont les tout premiers canons : des tubes de fer qui tirent des boulets de pierre grâce à la poudre noire. Le château en a trois petites, et un baril de polvera de bombarda, de poudre à bombarde, « presque plein », rangé dans la grande tour. Rien n'explique pourquoi on les garde dans la chapelle. Le vinaigre et le vieux coffre montrent en tout cas que la pièce sert aussi de débarras. Le coffre est dit an clau o an sralha, « avec clé ou avec serrure » : c'est bien ce qu'on lit, et la formule est redondante. Le notaire veut sans doute dire qu'il ferme encore, à la différence des coffres qu'il note ailleurs sensa sralha, « sans serrure ».

Juste après la chapelle, le commissaire passe à la cisterna, la citerne où l'eau de pluie est recueillie pour les besoins du château. Il y trouve deux grands seaux selclaz, cerclés de fer, pendus à un grand bout de chaîne, et une table à manger. Puis il monte sur la terrasse de la chapelle, où pend une petite cloche, avant d'entrer dans la grande tour.

Ce passage éclaire deux questions que les fouilles laissent en suspens. La grande tour n'a pas de porte au sol : on n'y entrait que par le premier étage, sans savoir par où. Or le commissaire ne redescend pas de la terrasse de la chapelle : il entre directement dans la tour. L'entrée haute de la tour s'ouvrait donc, selon toute vraisemblance, face à cette terrasse. La chapelle n'était pas pour autant adossée à la tour : on franchissait l'intervalle, sans doute, par une passerelle ou un pont escamotable. C'est justement là que le plan des fouilles place, au sommet, un bâtiment marqué « chapelle castrale ? », accolé à une citerne, et séparé de la grande tour par un écart. Dans un château pensé pour la défense, cet écart a un sens : la tour maîtresse pouvait être isolée du reste en cas d'attaque. L'inventaire suit un ordre de visite, pas un plan : la conclusion reste une hypothèse, mais l'inventaire et le plan concordent.

Des mots mal lus, puis retrouvés
Source secondaire

Plusieurs mots de l'inventaire nous avaient résisté. Une édition oubliée, publiée par Maurice Raimbault en 1894, et une nouvelle lecture des clichés les ont éclaircis. La viande salée se compte en meginas, des pièces de lard. Le vin se mesure en muechz, en muids. Les six objets de fer de la chambre d'Anssart sont des achas, sans doute des herminettes, des haches de charpentier. Et le tonnelet que nous lisions « plein d'anguilles » est plen d'aygras, plein de verjus : le mot n'a pas la grande boucle d'un l. Restent obscurs les deux caffuosz de la salle, et le nom du pot mal net. B 1191, vues 0004 à 0008.

L'arsenal de la grande tour

Au centre du château se dresse la grant torre. C'est la tour maîtresse du devis de 1323, et c'est là que sont rangées presque toutes les armes.

Début de la rubrique « En la grant torre » : cloche, poches de fronde d'engin, corde de chanvre, cuirasses, arbalètes à treuil
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, liasse B 1191, vue 0004
Provençal, 1423

« En la grant torre. Primo una campana de metalh. Item ijas bossas o frondas d'engienh garnidas de cordas. Item de grossa corda de canebe en viron iiijxx brassas. Item vj cuyrassas garnidas de gorgayrins e gardabras. […] Item iiij albarestas de girella. Item viij albarestas de pe. […] Item ij torns de fusta a tendre grossas albarestas. »

Traduction

« Dans la grande tour. D'abord une cloche de métal. Deux poches ou frondes d'engin garnies de leurs cordes. Environ quatre-vingts brasses de grosse corde de chanvre. Six cuirasses garnies de leurs gorgerins et de leurs garde-bras. […] Quatre arbalètes à treuil. Huit arbalètes à étrier. […] Deux tours de bois pour tendre les grosses arbalètes. »

Les frondes d'engin sont les poches d'une grande machine de jet, qui lance des pierres par-dessus les murs. Le château en a une : une bricola, une bricole, dont la longue verge de bois est rangée dans une autre tour, et la machine elle-même dans l'écurie, sans doute démontée. Les cuirasses protègent le buste, le gorgerin le cou, le garde-bras le bras. La tour garde aussi six pièces de fer, sans doute des casques. La brasse correspond à l'envergure des deux bras écartés (un peu plus d'un mètre et demi). Les arbalètes les plus puissantes ne se tendent pas à la main : il faut un petit treuil, la girella, ou un tour, sorte de gros treuil de bois. La grande tour en garde deux.

En savoir plus : la bricole

La bricole est un engin de jet à contrepoids, parent du trébuchet. Une longue perche de bois, la verga, bascule sur un axe : à un bout, un contrepoids ou des hommes qui tirent sur des cordes. À l'autre, la fronde, une poche de cuir ou de corde où l'on place la pierre. Quand le bras se relève, la fronde s'ouvre et lâche le projectile par-dessus les murs.

À Hyères, l'engin est rangé en pièces détachées : les deux poches de fronde et leurs cordes dans l'arsenal de la grande tour, la verge dans une autre tour, la charpente, una bricola sive engienh de fusta, « une bricole ou engin de bois », dans l'écurie. On ne monte une telle machine qu'en cas de siège.

Un siècle plus tôt, en 1314, un conseiller du roi d'Aragon explique comment prendre le château de Cagliari, en Sardaigne : par la pression de nombreuses « bricoles ou trébuchets » lançant des pierres de quinze à soixante rotoli (une unité de poids), servies jour et nuit à tour de rôle par tous, seigneurs, chevaliers, fantassins et marins. Il faut, ajoute-t-il, les apporter toutes faites, avec les pierres en très grande quantité. H. Finke, Acta Aragonensia, t. II, 1908, p. 573.

En 1323, Milet avait fixé ce qu'il fallait pour dix hommes de garde : cinq paires de plates (des plaques d'armure pour la poitrine), dix arbalètes, dix calottes de fer (des casques simples), dix boucliers. Un siècle plus tard, on compte douze arbalètes, six cuirasses et huit pavois, de grands boucliers. L'équipement correspond à peu près à ce que Milet prévoyait pour dix hommes.

Le devis de 1323 parlait aussi d'une autre tour, celle « où l'on avait coutume jadis de déposer les armes ». Le mot « jadis » laisse penser qu'en 1323 les armes avaient déjà changé de place. En 1423, toutes les armes sont rassemblées dans la grande tour. Cette ancienne salle d'armes touchait la seconde porte, qu'on ne sait pas situer.

Arbalètes « de girella » et « de pe »
Source secondaire

L'inventaire distingue albarestas de girella et albarestas de pe, et range à part des girellas de fere. L'arbalète de pe se tend en posant le pied dans un étrier à l'avant de l'arme. La girella, comptée comme un objet de fer séparé, est l'appareil qui tend l'autre sorte : le grand dictionnaire d'Emil Levy la définit, avec un point d'interrogation, comme un « petit treuil pour tendre l'arbalète ». Nous avions d'abord lu grolla, et traduit par « cric ». Les vj bandierz sont des baudriers d'arbalétrier : une ceinture munie d'un crochet, où l'on accroche la corde pour tendre l'arme en se redressant, le pied dans l'étrier. Son petit dictionnaire (1909) donne baldrier avec une variante en ban-. Les vj cayssas de viratons, six caisses de traits d'arbalète, suivent dans la même rubrique. Dans la chapelle, enfin, une leva per tirar albaresta est un levier pour tendre l'arbalète, sans doute du type dit « pied-de-biche ». B 1191, vue 0004, page de droite.

Des chambres pour dormir, partout

Dans la grande tour elle-même, à côté des armes, il y a déjà deux lits. Le commissaire enchaîne ensuite, dans cet ordre. D'abord la chambre du four près de la bouteillerie (la pièce aux boissons), avec une couette. Puis une autre chambre, avec un lit complet et un coffre sans serrure. Puis une petite pièce près de la grande tour (le texte dit una petita maison, une petite construction), qui garde les salaisons, seize pièces de lard salé et une cuve pour le sel. Viennent ensuite la chambre sur la terrasse, avec un lit, la « tour près de madame », une autre tour avec un lit et deux petits traversins, et enfin le moulin, où l'on dort aussi. Plus loin, on trouve encore un lit dans une tour sur la porte et le petit lit de la chambre d'Anssart. Cela porte le total à neuf couettes, sans compter le matelas au-dessus de la cuisine. Chaque fois, la même liste : une colcra (une couette, un lit de plume), des matalas (matelas), des lanssols (draps), des flassadas (couvertures), un traversier de pluma (un traversin de plume). Les gardes dorment, semble-t-il, au plus près de leur poste.

En savoir plus : un lit en 1423

Un lit complet, dans l'inventaire, n'a pas de sommier. Il se compose d'une colcra, une grosse couette qui sert de matelas moelleux, posée sur un ou plusieurs matalas plus durs. Par-dessus, deux draps (lanssols) et une ou deux couvertures de laine (flassadas). Le traversier, un long coussin de plume, se met en travers du lit, sous la tête. Dans une chambre, le lit a aussi un traylhiz, une pièce de treillis, une grosse toile.

Le linge a de la valeur, et le commissaire le juge pièce par pièce : un matelas bon, un autre de pauc de valor, un matelas gast (abîmé), deux draps « l'un bon et l'autre non ». En 1431, on compte les draps et les couvertures comme on compte les arbalètes. Un matelas manquant est noté aussi soigneusement qu'une cuirasse.

Le mobilier se réduit à peu de chose : des coffres (cayssas) pour ranger ses affaires, fermés à clé quand ils ont encore leur serrure, des bancs et des tables. L'inventaire note avec précision ceux qui n'en ont plus, sensa sralha.

L'une des tours porte un nom intrigant : la torre pres de ma dona, « la tour près de madame ». Il s'agit d'une tour voisine de son logement. L'inventaire n'y trouve qu'un couchage sommaire, sans couette : une bonne couverture, un matelas et deux draps de peu de valeur. Quant au logement de la dame lui-même, le notaire n'en parle pas : soit il est vide, soit ses meubles lui appartiennent personnellement et n'ont pas à être remis au châtelain. L'acte ne dit pas qui était cette dame.

Le moulin à sang

Dans une pièce du château, à côté d'un lit et de ses draps, l'inventaire note une machine.

Rubrique « En lo molin » : « Primo una colcra, j matalas gast, una petita flassada e ij petitz lanssols. Item j molin de sanc garnit de ij molas »
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, liasse B 1191, vue 0005
Provençal, 1423

« En lo molin. Primo una colcra, j matalas gast, una petita flassada e ij petitz lanssols. Item j molin de sanc garnit de ij molas. »

Traduction

« Dans le moulin. D'abord une couette, un matelas abîmé, une petite couverture et deux petits draps. Un moulin à sang garni de deux meules. »

Un moulin à sang est un moulin qui tourne grâce à la force d'un animal, un âne, un mulet ou un cheval, qui marche en rond en tirant une barre. Il ne dépend ni du vent ni d'une rivière, et c'est tout son intérêt pour un château perché sur un rocher : on peut y moudre le grain même pendant un siège. Pour moudre de petites quantités, il y a aussi, dans une des tours de la porte, j petit molin de bras, un petit moulin qu'on tourne à la main.

Juste après le moulin vient la forge, avec son enclume, ses soufflets (las boujas), son marteau, un martel testut (un marteau « têtu », à tête pleine, pour la force de frappe), ses tenailles et surtout iij tenalhas a ferrar, trois tenailles à ferrer, pour poser les fers des chevaux. On y trouve aussi deux martels a encapar molin, des marteaux pour rhabiller les meules du moulin, sept haches, et iij ferres a enferrar gens, trois fers pour enchaîner des prisonniers. L'inventaire ne note pas de foyer : il ne compte que ce qui se déplace, et un foyer de forge est bâti.

En savoir plus : rhabiller une meule

Une meule ne broie pas le grain par son poids, mais par sa surface : une face rugueuse, creusée de sillons qui partent du centre. À force de tourner, cette face s'use et se polit, les sillons s'effacent, et la meule écrase le grain au lieu de le moudre. Il faut alors la rhabiller : soulever la meule du dessus, puis frapper les deux faces au marteau, pour raviver le grain de la pierre et retailler les sillons. On dit aussi la repiquer.

Le mot de l'inventaire est encapar. Le Petit dictionnaire provençal-français d'Emil Levy (1909) le traduit par « rebattre la meule d'un moulin », et donne aussi encapamen, « action de rebattre la meule ». Le provençal connaît pour la même opération un autre verbe, picar, que Levy rend par « repiquer, rhabiller (une meule de moulin) ». Le dictionnaire ne dit pas si les deux mots désignaient des gestes différents.

Ces deux marteaux rangés dans la forge montrent que le moulin à sang servait régulièrement, puisqu'on disposait sur place de quoi en entretenir les meules. Le terme se lit nettement sur le manuscrit, et son sens correspond parfaitement au mot qui suit, molin. B 1191, vue 0006, page de gauche.

La porte et son point d'eau

Après la forge, le commissaire arrive à la porta, la porte, et visite les deux tours « sur la porte ». L'expression est exacte : le passage se fermait par une herse, une grille coulissante manœuvrée depuis l'étage bâti au-dessus, entre les deux tours. Dans la première, le petit moulin à bras. Dans la seconde, un lit, un strampontin (sans doute un petit lit d'appoint), et une petite cloche de métal pour donner l'alerte : un lit de garde, près de la cloche d'alarme. Le moulin à bras, lui, s'explique moins bien. L'inventaire ne nomme qu'une porte, sans dire laquelle : c'est l'ordre de la visite qui aide à la situer.

Rubriques des deux tours sur la porte, puis la ligne « Al pos davant la porta j grant poayre ferrat e una pila de peyra per abeurar »
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, liasse B 1191, vue 0006

Devant la porte, il y a de l'eau :

Provençal, 1423

« Al pos davant la porta j grant poayre ferrat e una pila de peyra per abeurar. »

Traduction

« Au puits devant la porte, un grand seau ferré et une auge de pierre pour abreuver. »

C'est le deuxième point d'eau de l'inventaire. Le premier est la cisterna, la citerne, visitée juste après la chapelle. Le pos de la porte, lui, sert aux bêtes : l'auge est là pour les faire boire.

Où se trouvait ce pos ? L'ordre de la visite donne un indice. Le commissaire sort du moulin et de la forge, puis visite les deux tours de la porte. Il s'arrête ensuite au pos, placé devant la porte, donc à l'extérieur. Enfin il entre dans l'estable, l'écurie, où est remisée la bricole, l'engin de jet dont les frondes attendent dans l'arsenal de la grande tour. On est donc à l'entrée par laquelle arrivent les bêtes, celle qui regarde la ville : la porte sud, porte principale du château. Les deux tours et la herse ne suffiraient pas à la désigner, car la porte nord en avait aussi : c'est l'ordre de la visite qui tranche. Cette porte s'ouvrait entre deux tours rondes, dont il ne reste que la base. Au premier étage de chacune se trouvait une salle de tir, dont on voit encore le sol et le bas des archères.

Le pos était un puits, ou une citerne où l'on puisait, au pied de cette porte, côté extérieur. Il n'en reste aucune trace visible. Il ne faut pas le confondre avec la tour-citerne à terrasse à rigoles que l'on montre aux visiteurs : celle-ci est à l'intérieur de l'enceinte, près de la porte nord, à l'autre bout du château. L'inventaire n'en parle pas, et l'on ne sait pas si elle servait déjà de réservoir en 1423.

Les bêtes de somme qui montent de la ville le grain, la farine, le bois ou l'huile arrivent par là, chargées, après une rude grimpée. L'auge leur permet de boire dès l'arrivée, avant qu'on les décharge et qu'on les mène à l'écurie.

Ce que disent les guides, et ce que dit l'inventaire
Source secondaire

Trois affirmations reviennent dans l'article Wikipédia « Château d'Hyères », repris par plusieurs sites de tourisme et de patrimoine. L'inventaire de 1423 permet de les rectifier.

« Le puits qui était une source d'eau potable », protégé par la porte biaise. L'inventaire ne connaît de pos que devant la porte principale, hors les murs, équipé d'une auge per abeurar, pour faire boire les bêtes. Il ne mentionne pas le point d'eau de la porte biaise, et ne permet donc pas d'en faire la source du château. L'eau de la table venait plutôt de la citerne du sommet.

Une « bergerie » dans la liste des pièces. Le mot de l'inventaire est pastoraria, qui fait penser à des bergers. Mais la pièce ne contient qu'una mastra, un pétrin : c'est la pièce où l'on pétrit la pâte (pasta). Aucun mouton n'est inventorié.

La « Grande Tour », mentionnée « pour la première fois dans les inventaires de 1373 et de 1431 ». Le devis de 1323 parle déjà de la tour maîtresse, la plus haute du château, cinquante ans plus tôt. Et l'inventaire dit « de 1431 » est celui de 1423, recopié pour la remise de 1431. Le même article écrit enfin que le château « appartient » à Arnaud de Villeneuve de 1423 à 1431. Il le garde pour le roi, comme châtelain, mais il n'en est pas le propriétaire.

Wikipédia, « Château d'Hyères », consulté le 25 septembre 2026. B 1191, vues 0004 (grande tour), 0006 (pos, pastoraria). Devis de 1323 : AD13, B 1103, vue 0165.

Le garde-manger

Le château ne manquait pas de réserves.

Dans la réserve près du cellier, seize jarres à huile, presque vides (à elles toutes, elles ne contiennent que quatre cartins d'huile), un tonnelet plen d'aygras, plein de verjus, le jus acide des raisins verts, une cuve à saler le poisson et douze collaretz, des cruches pour porter le vin. Le cellier lui-même garde quinze tonneaux, qui contiennent huit muechz, huit muids de vin, et une grande échelle. La vaisselle et le linge de table sont rangés dans une autre despensa (un garde-manger), près de la salle : vingt plats d'étain, trente-six écuelles, vingt pichets, cinq aiguières pour se laver les mains, six nappes, trois longieras, de longues serviettes pour s'essuyer les mains, et trois chandeliers de fer.

En savoir plus : le poisson de Carême

Pendant le Carême, les quarante jours qui précèdent Pâques, l'Église interdit la viande : on mange du poisson. Les villes de la côte en fixaient alors le prix, espèce par espèce. À Toulon, un règlement taxe les poissons « à vendre pendant le Carême prochain » : rascasses, sardines, maquereaux, mulets, daurades, thon, et tous les « poissons communs » qui ne sont pas nommés. À Nice, en 1445, le tarif donne deux prix pour chaque poisson, l'un pour le Carême, l'autre pour les jours gras : la livre des meilleurs poissons passe de quatre à six piécettes quand vient le Carême.

Pour relever le poisson, pas de citron, mais du verjus. Le Ménagier de Paris, un livre de ménage écrit vers 1393, en verse sur le poisson grillé et dans les sauces.

L'anguille, elle, est un poisson d'eau douce, et le même livre explique comment la saler pour la garder. On pensait en avoir trouvé un tonnelet à Hyères, mais le mot se lit aygras, verjus, et non angilas. Tarifs de Nice et de Toulon : P. Meyer, Documents linguistiques du Midi de la France, t. I, 1909, p. 626-628.

Vient ensuite la cambra que tenia Anssart, « la chambre qu'occupait Anssart », avec un petit lit, sept coffres, six achas de fer, sans doute des herminettes, et trois paves, des pavois, de grands boucliers. Puis la pastoraria, la pièce où l'on pétrit, avec une seule chose : una mastra, un pétrin.

Une pièce détonne : la terrassa sobre lo celier, la terrasse au-dessus du cellier. On y trouve une vieille table, deux tabourets, quatre bancs, un dreyssador (un dressoir, le meuble où l'on dispose la vaisselle), et deux plateaux de jeu : j tanbor a jugar tal qual et j autre tanbor a jugar. L'inventaire n'indique pas à quoi l'on y jouait. La terrasse servait donc aussi aux loisirs.

La visite s'achève par les greniers : cinquante-huit sestiers de blé et huit quintaux de farine, avec deux grands cribles pour nettoyer le grain et quatorze sacs. En 1323, Milet demandait trente sestiers de farine pour nourrir dix hommes pendant trois mois.

Huit ans plus tard, ce qui manque

Le 26 septembre 1431, un mercredi, les gens du roi se retrouvent supra terraciam novam, « sur la terrasse neuve » du château. C'est le début de l'automne : dans notre calendrier actuel, qui a été corrigé depuis, ce jour tomberait le 5 octobre. L'acte est passé dehors, sur une terrasse au sommet de la colline, ce qui laisse penser à une journée agréable et sans pluie. Cette terrasse « neuve » n'apparaît pas dans l'inventaire de 1423 : elle a peut-être été construite ou refaite entre-temps. Le nouveau châtelain, Guillaume du Val, conseiller et chambellan (un officier de la maison du roi) de Louis III, prend la place d'Arnaud de Villeneuve. Arnaud n'est pas là. Il s'est fait représenter par son chapelain, Jacques Clément. Deux comptables du roi, maître Jean Aprilis et maître Jean Crote, ont refait le tour du château, la liste de 1423 à la main. Le bilan est rédigé en provençal. Il compte, objet par objet, ce qui manque.

Liste des manques de 1431 : meules du moulin, tenailles de la forge, haches, lit de la tour sur la porte, huile, verjus
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, liasse B 1191, vue 0007
Provençal, 1431

« Item may defalh d'una barrula que dona era plena de polvera de bombarda, que non ma que en viron la mitat. […] Item de xvj meginas de carn salada non ma que tres, e ayssi en defalhon xiij. […] Item de iij tenalhas de la fera non ma que ij, car dison que de iij s'en son fachas ij. […] Item de j botarel d'aygras no ha ren si non lo botarel. »

Traduction

« De plus, sur un baril qui était plein de poudre à bombarde quand on l'a remis, il n'en reste qu'environ la moitié. […] Sur seize pièces de lard salé, il n'en reste que trois, et il en manque donc treize. […] Sur trois tenailles de la forge, il n'en reste que deux, car on dit que des trois, on en a fait deux. […] Du tonnelet de verjus, il ne reste rien que le tonnelet. »

La liste des manques est longue. Le lard a disparu, sauf trois pièces, et aussi le verjus, l'huile et toute la farine : de la farina non ren, de la farine, rien. Du vin, il ne reste qu'un muid et demi sur huit. Sur six gorgerins, il n'en reste que trois, deux baudriers d'arbalétrier sont cassés, et l'un des deux tours à arbalète a sa vis rompue. Il manque trois haches sur sept, une lance (le texte de 1431 dit « sur cinq », alors que la liste de 1423 en comptait six) et deux fers de lance, la moitié de la poudre, un des deux seaux de la citerne, trois plats d'étain, une écuelle, quatre pichets, deux aiguières, huit cruches à vin sur douze, quatre sacs. Dans le moulin, non ha que ij molas tant solament, il n'y a plus que les deux meules. Dans la tour sur la porte, où il y avait un lit, on ne retrouve que les morceaux d'une couette. Seul le blé est toujours au grenier.

Cette liste ne décrit pas seulement l'usure de huit ans de service. En 1423, le château est vivant : Anssart y a sa chambre, ses hommes dorment dans les tours, la cuisine est pleine, on joue sur la terrasse, et « la tour près de madame » laisse penser qu'une dame y vivait aussi. Arnaud de Villeneuve, lui, n'y a sans doute jamais vécu. Il est seigneur de Trans, un autre lieu. Frère et héritier de Guillaume de Villeneuve, chambellan de Louis III, il tient aussi la ville du Luc, que son frère avait reçue en gage du roi (jusqu'à ce que le roi la lui reprenne de force en 1429). La charge de châtelain d'Hyères lui rapporte des gages : 192 livres en 1428. Aucune pièce ne porte son nom, et c'est par procuration qu'il rend le château.

Face aux manques, les comptables notent ce qui est neuf ou en plus. Le seul matelas qui reste sur trois est nou (neuf), et une couette neuve est en plus. Les dix sacs restants, sur quatorze, sont bons e nous (bons et neufs), alors que ceux de 1423 étaient seulement tals quals, tels quels. S'y ajoutent un tonnelet et une vieille barrique à la place de la cuve à poisson. Et surtout, dans l'armurerie, une cuirasse, una pessa d'assier blanca (une pièce d'acier poli) et deux autres pièces de fer, sans doute des casques, qui n'étaient pas dans la liste de 1423. Le texte précise que ces pièces ont été ajoutées per lo dich mossen Jacme Clement, le représentant d'Arnaud, et que pot ben montar a la valor de las autras cauzas que defalhon, « qu'elles peuvent bien valoir les autres choses qui manquent ». Guillaume du Val s'en contente. Il déclare Arnaud de Villeneuve quitte, par l'intermédiaire de Jacques Clément, et le notaire signe.

En savoir plus : une armure pour solde de tout compte ?

L'armure d'acier poli détonne. Le reste de l'inventaire est fait, pour l'essentiel, de choses usées, tal qual ou de pauc de valor, dans un château à moitié vide. Une pièce « d'acier blanc », c'est-à-dire poli, évoque le « harnois blanc », l'armure de plaques d'un chevalier, qui coûte cher. Ce n'est pas le matériel d'une garnison. Aucun autre inventaire que nous avons lu ne signale d'armure de cette qualité : ni le devis de 1323, ni l'inventaire de Boulbon, dressé la même semaine de 1431 et conservé dans la même liasse, qui compte dix « harnois » sans les dire blancs. Et c'est la seule fois où l'acte parle de valeur en argent. On peut donc penser qu'Arnaud, ou son représentant, a apporté ces pièces au moment de rendre le château, pour compenser tout ce qui manquait, et que la mention de leur valeur sert justement à faire accepter l'échange. L'acte prend d'ailleurs soin de nommer celui qui les a apportées.

L'armure ne serait pas seule. En 1431, ce qui reste se range presque tout entier en deux catégories : ce qui manque ou ne sert plus (les réserves sauf le blé, un moulin réduit à ses meules, des armes cassées, une couette en morceaux), et ce qui est neuf (le matelas, la couette, les sacs), là où l'on n'attendrait après huit ans que du vieux. Nou est bien « neuf » au sens propre : le même scribe écrit vielh matalas, vielha flassada, vielha bota. Nous en faisons l'hypothèse : un château vidé de ce qui avait de la valeur ou servait, puis regarni juste avant la visite, là où le manque aurait été trop visible (un lit, des sacs, une armure). Le calcul se comprend : le châtelain répond de la place sur ses propres deniers, et tout ce qui manque au récolement peut lui être réclamé. Mieux vaut, pour lui, un lit et des sacs neufs qu'une longue liste de manques.

B 1191, vue 0007, page de gauche. Boulbon : B 1191, vue 0017. Gages de 1428 : AD13, B 1925, vue 0045.

Qui signe l'acte de 1431
Source secondaire

L'acte est reçu par Bertrand Embrudini, de Columbaria (lecture incertaine), notaire, clavaire de la cour royale d'Hyères (son trésorier). Guillaume du Val a été nommé par Pierre de Beauvau, qui gouverne la Provence au nom du roi. Les témoins sont les deux syndics d'Hyères, les représentants de la ville, Louis Clément et Jacques d'Albis, puis Honorat Claperii et Louis de Mari ou de Turri (prénoms et noms en partie incertains). La minute (l'original rédigé par le notaire), écrite de la main de Jean Aprilis, est déposée aux archives de la cour d'Hyères. Ce qui est conservé à Aix est l'expédition, la copie officielle, sur un cahier de papier de cinq feuillets.

La date est donnée die vero mercurii vicesima sexta mensis septembris, « le mercredi 26 septembre », en 1431. Le 26 septembre 1431 tombe bien un mercredi. B 1191, vues 0003 et 0008.

Ce que les archéologues ont retrouvé

Le château est fouillé depuis 2014 par l'équipe de David Ollivier (laboratoire LA3M, Aix-Marseille Université). Plusieurs pièces de l'inventaire peuvent être rapprochées des restes dégagés par la fouille.

La grande tour est la tour maîtresse dégagée à l'est du sommet : un carré de 8 mètres sur 8,80, aux murs d'un mètre et demi, qui devait monter à près de 16 mètres. On n'y entrait que par le premier étage, sans doute depuis la terrasse de la chapelle. La cuisine a sans doute été retrouvée, elle aussi : les fouilles ont mis au jour au nord une cuisine à grande cheminée, construite au XIVe siècle, donc en service en 1423. La porte principale du château, au sud, face à la ville, est sans doute la porta de l'inventaire, vue plus haut. Au nord, derrière la porte biaise, une tour-citerne à rigoles touche presque la plus méridionale des deux tours carrées de la porte nord. L'inventaire n'en parle pas. Elle a été éventrée pendant la Seconde Guerre mondiale par des soldats italiens, qui y avaient installé un poste de tir contre les avions. Les Italiens n'ont occupé Hyères qu'entre novembre 1942 et septembre 1943 : le poste date de ces mois-là.

Et en 2024, les archéologues ont dégagé, contre l'enceinte ouest du château, un moulin à sang d'environ 3,50 mètres de diamètre. La fouille n'a fait l'objet que d'annonces, et aucun rapport n'en a été publié. Rien ne prouve donc que ce moulin soit celui de 1423. Mais l'inventaire ne cite qu'un moulin à sang, à deux meules, et c'est le même type de machine que celle qu'on a retrouvée.

Une autre découverte pourrait toucher l'inventaire. En septembre 2025, au pied du château, à quelques dizaines de mètres de la porte sud, les archéologues ont dégagé une église, tournée vers l'est, terminée par une abside en demi-cercle et entourée de tombes. On croyait voir là un bastion à deux tours. Les archéologues y voient peut-être l'église du château, et la fouille reprend en septembre 2026. Est-ce la capella de 1423 ? Probablement pas. La visite part de la haute cour et ne rejoint la porte sud et la basse-cour qu'à la fin. Or la chapelle vient tôt, avec la salle et la citerne, et sa terrasse mène à la grande tour : elle devait donc se trouver au sommet, pas au pied de la porte sud.

Placer les pièces de l'inventaire sur le terrain
Hypothèse

L'ordre de l'inventaire n'est pas forcément un itinéraire, et les rapprochements proposés ici sont de force inégale. Solide : la grande tour (la turris altior magistra de 1323, la tour maîtresse de la fouille). Probable : le moulin à sang (même type de machine, mais la fouille n'est pas publiée), la cuisine (la seule en service au XVe siècle, celle du XIe étant abandonnée), la citerne, les deux tours rondes de la porte sud et son pos (d'après l'ordre de la visite, mais le puits lui-même n'est pas retrouvé), l'écurie et la forge dans la basse-cour (l'enceinte basse du château, sous le sommet). Non situés : la chambre du four et la bouteillerie, la « tour près de madame », la chambre d'Anssart, le cellier et les greniers. La chapelle est probable au sommet, dans le bâtiment marqué « chapelle castrale ? » sur le plan de la fouille : elle touche la citerne, et sa terrasse ouvre sur la grande tour. L'église mise au jour en 2025 au pied de la porte sud est une autre construction.

Sources de la fouille : Ville d'Hyères et Villes et Pays d'art et d'histoire, Focus. Les secrets du château d'Hyères, révélations archéologiques, 2018, p. 6-11 (D. Ollivier et collaborateurs) ; Ville d'Hyères, « Fouilles archéologiques au château d'Hyères », 2025, et annonces du LA3M pour 2024 et 2025 ; « A Hyères, une église médiévale découverte au pied du château… », Var Actu, 6 septembre 2026. Les rapports de fouille, notamment le rapport de synthèse 2014-2017 (2023), ne sont pas publiés en ligne. L'étude de C. Corvisier, « Le château d'Hyères et la fortification capétienne… », Congrès archéologique de France, 160e session (2002), 2005, p. 161-174, traite de l'architecture du château.

La suite de l'histoire

En novembre 1423, huit mois à peine après l'inventaire, la guerre frappe la Provence de plein fouet : la flotte du roi d'Aragon attaque Marseille et pille la ville pendant quatre jours. C'est pourtant à ce moment-là que le château d'Hyères entre dans huit années de garde négligée.

Arnaud de Villeneuve n'a été qu'un châtelain parmi bien d'autres. Avant lui et après lui, des dizaines d'officiers se sont succédé pour garder le rocher au nom du comte de Provence. La frise des châtelains d'Hyères raconte toute cette histoire, du Moyen Âge jusqu'au démantèlement des remparts.

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